De quel entrepreneuriat avons-nous besoin ?

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« Tu sais, Michka, je ne les lis plus, tes emails. »

P. est un étudiant (très) engagé pour la justice écologique et sociale à l’EPFL, l’école d’ingénieur.e.s où je travaille.

Comme de nombreu.ses.x autres, il reçoit chaque semaine ma newsletter « de salarié ». Pas celle que vous lisez maintenant, mais celle que j’envoie en tant que responsable de l’entrepreneuriat étudiant.

Comme un nombre croissant d'étudiant.e.s engagé.e.s pour la justice écologique et sociale, il semble considérer l’entrepreneuriat comme une partie du problème, plus qu’une partie de la solution aux enjeux écologiques et sociaux.

Il faut dire qu’à l’EPFL, comme dans beaucoup trop de têtes, « entreprendre » signifie tacitement « créer une start-up ».

« Entreprendre » n'est pas nécessairement créer une « start-up »

J’ai passé l’été à voyager avec les étudiant.e.s de l’EPFL dans le monde merveilleux (ou pas) des « start-ups » à San Francisco, Berlin, Munich, Copenhague ou encore Eindhoven.

A quelques rares exceptions près, la définition récurrente des « start-ups » dans ces différents environnements incluait :

  1. Une entreprise dans laquelle la prise de décision est essentiellement entre les mains des investisseurs qui y ont investi du capital financier (plus tu as mis de l’argent, plus tu as de pouvoir),
  2. que l’on peut statutairement vendre à un tiers (on appelle ça une « exit »),
  3. et qui a vocation à devenir une entreprise de grande taille, et ce le plus rapidement possible (en bon franglais, on appelle ça "scalable").

Le fait qu’une bonne partie des étudiant.e.s engagé.e.s pour la justice écologique et sociale voit une problème dans le modèle « start-up » est, pour moi, plutôt une bonne nouvelle.

Le modèle entrepreneurial de la « start-up » est en effet un des modèles entrepreneuriaux les plus inégalitaires : il permet avant tout aux dominant.e.s de rester dominant.e.s.

Les « start-ups » sont structurellement injustes

Reprenons point par point les caractéristiques listées dans la définition ci-dessus, et voyons en quoi elles renforcent les statut-quo inégalitaire :

  1. Donner le contrôle d’une organisation à ceux qui en attendent avant tout un rendement financier, c’est assurer que ce critère sera toujours prioritaire sur le reste. Le reste ? Par exemple l’impact environnemental et sanitaire de la production, les conditions de travail des salarié.e.s, l’accessibilité économique des produits/services à tou.te.s, etc.

En résumé, priorité à la rentabilité économique pour les quelques propriétaires, souvent déjà privilégié.e.s, car illes sont devenus propriétaires en plaçant une partie de leur capital financier.

  1. Le fait que la « start-up » puisse être facilement vendue sur décision unilatérale de la poignée de propriétaires qui la contrôlent permet notamment aux grandes entreprises (concurrentes) de la racheter et de l’incorporer au sein de ses activités, voire de purement et simplement la fermer.

En gros, les grandes entreprises observent les « start-ups » émergentes, les laissent explorer ce qu’il y a ou non de rentable sur le marché, laissent échouer les moins intéressantes, et neutralisent les « challengers » en les rachetant.

On notera que c’est une façon intéressante de sous-traiter l’innovation à moindre coût pour les grandes entreprises (et parfois à coût important pour le contribuable…)

  1. Les dérives des très grandes entreprises n’est plus à documenter.

Ces organisations gigantesques sont désormais capables de mettre la pression aux états, leur chiffre d’affaires tutoyant le PIB de certains d’entre eux. Et pas les plus pauvres. Par exemple, en 2014, le chiffre d'affaires de Wal-Mart se plaçait juste devant le PIB de la Suisse.

Toute personne engagé.e sur la question sociale ou écologique a conscience du rôle majeur de ces grandes entreprises dans la destruction du vivant. 20 entreprises produisent ainsi 30 % des gaz à effets de serre de la planète. La plupart des ultra-riches, à la pointe de la pyramide des inégalités, sont propriétaires de ces grandes entreprises.

Ces organisations pensées pour concentrer la richesse hors de tout contrôle démocratique donnent des super pouvoirs aux privilégié.e.s qui en ont tiré une rentabilité financière.

Face à ces constats, faut-il pour autant conclure que toute création d’entreprise est vouée à nuire à la justice sociale et écologique ?

Je ne crois pas.

Petites entreprises innovantes alternatives

Reprenons une par une les caractéristiques du modèle « start-up », et explorons les alternatives :

  1. Il existe des modèles de gouvernance innovants, qui incluent autant les salarié.e.s, que les client.e.s ou la société civile au sens large. Ceci permet d’intégrer de multiples points de vues et objectifs dans la gouvernance de l’organisation, et éviter que la quête du profit ne soit le critère prioritaire permanent.
  2. Il existe des entreprises qui sont statutairement très difficiles à vendre, comme certains modèles coopératifs. Ceci évite qu’une organisation qui mettrait en péril la position dominante d’une grande entreprise ne soit trop facilement neutralisée par les acteurs dominants existants.
  3. Il existe des organisations qui revendiquent le périmètre limité de leur intervention, et réfutent toute velléité de croissance maximale. Elles préfèrent souvent soutenir l’essaimage de leur modèle dans d’autres petites structures sur d’autres marchés. C’est par exemple ce qu’a revendiqué Opaline, petite entreprise suisse de production de jus de fruits, face aux géants de l’agro-industrie au dernier Forum des 100, à Lausanne.

On ne le dira jamais assez : la viabilité économique (ne pas être dans le rouge) est ce qui suffit à une entreprise pour exister. Maximiser le profit n’est qu’une option, pas une nécessité.

Les petites organisations ont de surcroît de nombreuses vertus :
- la gouvernance partagée et les modes de gestion innovants y sont simplifiés (je n’ai pas dit « simples » !),
- l’intégration de la production dans les limites écologiques y est également simplifiée, les chaînes d’approvisionnement sur certains produits pouvant s’avérer moins complexes lorsque le volume de production à gérer est plus faible.

Il y a tellement mieux à créer que des « start-ups »

Il faut faire évoluer la vision de l’entrepreneuriat, et la façon dont il est enseigné, en particulier dans les écoles d’ingénieur.e.s. Quelques propositions :

a) Nous devons montrer clairement qu’un choix de statut juridique peut influer fortement la capacité d’une entreprise à contribuer efficacement à la justice sociale et écologique.

Il faut en particulier souligner clairement les conséquences néfastes de la priorité donnée au capital financier dans la prise de décision stratégique au sein de l’entreprise.

Il faut inciter à la créativité statutaire et juridique pour imaginer de nouveaux modèles encadrant la pratique de l’entreprise au plus près de l’objectif de justice sociale et écologique.

b) Nous devons expliquer qu’une organisation de très grande taille peut limiter la possibilité d’une gouvernance partagée, rendre difficile la prise en compte de chaque salarié.e.s dans sa singularité et ses aspirations, ou encore de placer une production dans les limites écologiques.

On soulignera également l’importance de se soumettre au juste contrôle démocratique de la société (l'état) dans laquelle notre organisation est intégrée.

c) Nous devons, enfin, donner à voir les nombreuses organisations qui montrent la voie d’un entrepreneuriat plus juste socialement et écologiquement : je pense entre autres à Opaline, citée plus haut, mais aussi à Ecosec, à Ardelaine, Ambiance Bois et au réseau Repas en général, à OxaMyne, Enspiral, Neonomia, et autres coopératives d'activités et d'emploi, à l’Atelier Paysan, au Low-Tech Lab, à Buurzorg et aux entreprises libérées/opales, et à bien d’autres encore.

Aucun de ces exemples n’est parfait, mais la plupart fait beaucoup mieux que la moyenne sur une ou plusieurs dimensions de la complexe justice sociale et écologique.

Ces organisations doivent être au coeur de la formation à l'entrepreneuriat, pour transmettre le précieux savoir qu’elles ont construit au cours de leur histoire.

Elles doivent remplacer les rôles joués aujourd’hui par Google ou Tesla dans la plupart des formations à l’entrepreneuriat dispensées en école d'ingénieur.e.s.

Par les temps qui courent, où les dominants pèsent de tout leur poids sur les mouvements sociaux de justice sociale et écologique, asseoir ces mouvements sociaux sur une base entrepreneuriale alliée solide les renforceraient énormément.

Ces entreprises alliées pourraient les financer, leur donner des emplois à temps partiel permettant de militer en parallèle, expérimenter d’autres façons de travailler, de produire, de s’organiser, tout en contribuant à résoudre la difficile question du perpétuel compromis entre subsistance et engagement, et préfigurer un entrepreneuriat porteur de résilience, qui jouera pleinement son rôle dans un monde futur probablement massivement pollué, aux ressources épuisées, et au vivant bien amoché.

Il y a quelques années, un des co-fondateurs d’une association qui voulait « changer le système et pas le climat » (suivez mon regard…) me partageait l’envie de créer une entreprise écologiquement et socialement exemplaire sous contrôle de l’association, dont les bénéfices seraient entièrement reversés au mouvement social

Quid d’une Junior Entreprise militante investissant dans les actions de la grève du climat et des autres associations écologiques du campus, tout en offrant des petits jobs étudiants engagés aux militant.e.s acti.f.ve.s, le tout avec une gouvernance de type Opale inspirée de Buurzorg ?

Je soumets l’idée à P. et à ses compagn.on.e.s de lutte… Et la porte de mon bureau vous est grande ouverte !

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